LISSAC (Ariège)
LISSAC (Ariège)
LA LIBERATION (AOUT 1944)
Au regard des faits qui ont eu lieu partout en France et plus particulièrement en Ariège de juin à août 1944, la libération de Lissac est bien sûr anecdotique. Cependant, s’agissant d’un épisode important de l’histoire de notre pays tout entier, il nous paraît intéressant de conserver la mémoire des moindres évènements locaux relatifs à cette période. A notre connaissance, les lissacois n’ont vécu à la Libération aucun événement marquant dans leur village. Ils ont surtout ressenti un grand soulagement car, depuis le printemps 44, l’incertitude et la peur s’étaient ajoutées aux contraintes et privations subies au cours des cinq dernières années (1).
L’inquiétude du printemps 44
Le stationnement depuis le mois d’avril 1944 d’un bataillon S.S. de la Division Das Reich à quelques kilomètres de Lissac, à Miremont, Grépiac, Venerque, Le Vernet, et la multiplication des actions de la Résistance contre l’occupant faisaient craindre à tout moment incidents, exactions ou représailles contre la population. Cette Division, installée dans la région toulousaine (son état-major étant à Montauban) afin de prévenir un éventuel débarquement allié en Méditerranée, commit des atrocités dès son arrivée dans notre région. Quelques évènements tragiques ont eu lieu dans les villages environnants (2).
Les lissacois connaissaient à ce moment-là l’existence et certaines actions de la Résistance, ainsi que les risques associés. Dès fin décembre 43, le docteur Durin de Saverdun avait avisé ses clients qu’il était sur le point de partir pour se cacher et qu’on ne pourrait plus le joindre comme médecin (3). Il semble, par contre, que personne à Lissac n’avait alors connaissance des parachutages qui avaient lieu dans la région (Montagne Noire, Saint-Lys, et ensuite près de Saverdun).
Les bombardements alliés sur Toulouse d’avril et mai 1944 (Poudrerie Nationale, ONIA, usines aéronautiques,…) annonçaient l’intensification de la lutte contre l’occupant; ils ont été entendus par les Lissacois qui ont vu aussi, et non sans peur, des avions alliés passer à basse altitude sur le village en survolant la rue du moulin.
Les allemands traversaient de temps en temps le village pour se rendre vers Saverdun, probablement à la recherche de résistants et de renseignements sur le maquis, ainsi qu’au camp du Vernet qu’ils ont occupé en juin pour son évacuation. A leur passage, les habitants rentraient chez eux pour éviter autant que possible toute rencontre qui pouvait mal se terminer.
Il faut dire que ces soldats réquisitionnaient de la nourriture auprès de la population, surtout dans les fermes. Ils allaient notamment se ravitailler à la métairie de Testes et à la boulangerie Boin, à Saint-Quirc ; à Testes, ils firent un jour atteler le cheval pour arracher un rang de pommes de terre.
Ils ne se sont arrêtés qu’une seule fois à Lissac, au niveau de la croix face à la rue du moulin, pour aller téléphoner à l’épicerie Breil, seule cabine téléphonique du village ; allant vers Saint-Quirc, ils transportaient alors des prisonniers, ceux-ci levant leurs mains pour montrer qu’elles étaient ligotées. Il s’agissait probablement d’internés du camp du Vernet transportés sur Toulouse en vue de leur déportation vers l’Allemagne ; le camp du Vernet a été vidé par les allemands en juin, aussitôt après le débarquement des alliés en Normandie, le 6 juin 1944.
A partir du 6 juin 44, des résistants et des jeunes prennent le maquis, notamment à Saverdun sous l’autorité du gendarme Laurent Saint-Martin, pour accentuer les actions contre les allemands. L’action la plus proche de Lissac fut à ce moment-là le sabotage de la voie ferrée entre Cintegabelle et Saverdun, au droit de la métairie de Testes, voie que certains lissacois allaient garder la nuit, sur réquisition (les maquisards avaient fait évacuer la garde avant de faire sauter la voie).
Les habitants craignaient beaucoup une rencontre fortuite entre allemands et maquisards, ces derniers manquant parfois de discrétion dans leurs déplacements ; cela aurait pu se produire notamment à la boulangerie Boin à Saint-Quirc, où tous venaient se ravitailler en pain, avec des conséquences qui auraient pu être alors dramatiques. L’hésitation de tous les jeunes hommes du village à prendre le maquis un soir de juin 44 comme un papier anonyme le leur demandait, illustre bien le climat dans lequel vivait la population à ce moment-là.
Un matin, François Marengo trouve en effet un papier glissé sous sa porte dans la nuit ; ce papier, correctement écrit au crayon et laissant supposer des connaissances militaires, demande aux hommes valides du village de se rendre la nuit suivante à un lieu indiqué, dans les bois ; des armes leur seraient apportées. Le soir même, quelques hommes se réunissent pour décider de la conduite à tenir (4). Il règne une certaine crainte d’être pris par les allemands. Il est finalement convenu de ne pas bouger ; quelques jeunes vont cependant ce soir-là dormir dans les combles du presbytère, alors inoccupé, pour se cacher (5).
Consulté dans la nuit, M. Saint-Martin confirme de ne rien entreprendre sans ordre de sa part. Cette affaire n’eut pas de suite ; l’origine du papier est restée inconnue, peut-être était-ce un piège ?
Jusqu’en août, les actions contre l’ennemi vont s’intensifier afin de retarder sa marche vers la Normandie ; en même temps, ces troupes sur le départ luttent contre les maquisards avec notamment l’attaque du château de l’Escarrabillat à Justiniac, le 26 juin, où six maquisards sont fusillés, dont le gendarme Saint-Martin et son épouse. A la mi-août, les combats pour la libération de l’Ariège commencent (6).
La libération
En quelques jours, du 17 au 22 août, les principales villes du département furent libérées. Saverdun est libérée le 22 août par l’action des résistants (arrestation de miliciens) et un Comité Local de Libération nationale est aussitôt installé à la mairie.
C’est vraisemblablement peu après ce 22 août que des hommes en armes venant de Saverdun ont stationné leur véhicule sur la place du village, devant la bascule publique. Aussitôt descendus de voiture, ils tirent quelques coups de feu et déclarent « Lissac libéré ». Voulant se rendre ensuite à la mairie, ils auraient semble-t-il trouvé porte close ; à ce moment-là, quelques velléités de s’en prendre au maire, Adrien Castex, restèrent sans effet et n’eurent pas de suite (7).
Pour la plupart des habitants du village, ce dernier, Président de la délégation spéciale nommée en janvier 1941 par les autorités du régime de Vichy en remplacement du conseil municipal, avait normalement exercé ses fonctions de maire durant ces années difficiles. Aucun reproche ne pouvait lui être fait, de l’avis même de personnes le connaissant bien sans pour autant partager ses idées politiques et qui, le cas échéant, auraient pris sa défense.
En cette année 44, il aurait notamment évité la visite du château de Lissac par les autorités de cette époque en se portant garant que personne ne s’y cachait, alors que durant toute la guerre des personnes ont logé au château : des réfugiés de mai et juin 40 (la famille de Jean Boutière, professeur à la Sorbonne, dont l’épouse était d’origine polonaise, avec un très jeune garçon) jusqu’à une famille de juifs en 1944 (un tailleur de Toulouse, sa femme, et leurs trois enfants) (8).
C’est le dimanche 3 septembre 1944, à onze heures trente, probablement quelques jours après l’épisode rapporté ci-dessus, qu’a eu lieu à la mairie de Lissac la réunion marquant le passage officiel de l’administration municipale sous l’autorité du Gouvernement Provisoire de la République.
Ce jour-là, Adrien Castex, accompagné de sa fille Elise, a laissé ses pouvoirs de maire au président du Comité Local de Libération en présence de M. Georges Durin qui avait été élu le 19 août vice-président du Comité Départemental de Libération nationale.
Ce Comité Local de Libération a été ainsi constitué et installé par M. Durin :
- Georges Breil, président,
- Baptiste Abribat, vice-président,
- Abel Fauré, René Bru et Emilien Gillet, membres.
Signe immédiat de cette transition, le portrait du Maréchal Pétain a aussitôt été enlevé de la mairie (9).
Le 9 octobre suivant, ce comité sera complété par les nominations de Pierre Bacquié, Jean Donnadieu et Florentin Vidal, ce dernier étant alors encore prisonnier (10).
En cette fin d’été 1944, les lissacois, comme partout ailleurs, espéraient une amélioration rapide de leur vie quotidienne ; ils devront cependant attendre 1949 pour voir disparaître les tickets de rationnement…
NOTES
1.- Voir Lissac, Notes Historiques, 2002, pages 137 à 140, pour les principaux événements à Lissac pendant la deuxième guerre mondiale.
2.- Le 3° bataillon du régiment « Deutschland » est resté cantonné à Miremont, Grépiac, Venerque et Le Vernet du 9 avril au 24 juin 44. C’est en remontant vers la Normandie, après le débarquement allié du 6 juin 1944, que des éléments de la Division Das Reich commettront de nombreuses exactions dont le massacre d’Oradour sur Glane le 10 juin. Ce n’est que le 26 juillet que les derniers éléments de cette division quittèrent la région.
On notera les exactions commises dans les environs au cours du printemps et de l’été 44 :
- 23 avril, attaque de résistants à Caujac.
- 24 avril, arrestation de la famille Doumeng à Miremont (disparue en déportation).
- 14 mai, assassinat de Jules Soulié à Miremont (il refusait de donner des œufs).
- 2 juin, massacre au cimetière de Miremont de quinze juifs emmenés de Toulouse.
- 26 juin, massacre de Justiniac (6 morts).
- 16 juillet : exécution de trois personnes à Calmont.
3.- M. Georges Durin (1895-1962) était docteur à Saverdun, il habitait à la maison Parlange. Entré en résistance dès 1940, il a agi clandestinement jusqu’en 1944 pour combattre l’ennemi. Il a failli être arrêté en 1944 et s’est caché un temps dans les environs de Saverdun. Il sera nommé Inspecteur départemental de la Santé à Foix en 1945.
4.- Ce rassemblement eut lieu dans la maison Pessant (au coin fait par la route et la rue du moulin). Jean Pessant rentrant du travail à la tombée de la nuit fut tout surpris de trouver sa maison remplie d’hommes se demandant s’il fallait obéir à cette demande.
Louis Despierre s’était habillé d’un manteau pour partir ; François Proudhom voulait aller se cacher dans son propre bois… Jean Pessant refusait de partir, dit que pour sa part il allait se coucher et demanda aux jeunes d’en faire autant. Vers une heure du matin, ne pouvant dormir, il alla voir François Marengo (ce dernier se cachait la nuit car il n’était pas reparti au travail obligatoire, Marengo père lui indiqua la cachette). Il conseilla à François Marengo d’aller dans la nuit à Justiniac, à vélo, voir Laurent Saint-Martin.
Ce dernier lui dit qu’ils avaient bien agi, que c’était sûrement un piège ; s’il y avait un jour un risque, il viendrait lui-même à Lissac ou enverrait quelqu’un de sûr.
(Souvenirs de Jean Pessant).
5.- Il s’agit de Henri Breil, Paul Vidal et Gérard Soula. Leur camarade Clément Castex, fils du maire Adrien Castex, n’avait pas été informé. (Précision de Gérard Soula).
6.- Le 15 août 1944, alors que commence le débarquement en Provence, les responsables de la Résistance en Ariège décident de libérer le département de l’occupant nazi. Entre le 17 et le 22 août, la plupart des villes d’Ariège sont libérées parfois au prix de durs combats contre l’armée allemande (Prayols, Rimont, Castelnau Durban,…). Pamiers est libéré le 18 août et Foix le 19 ; Saverdun est libéré le 22 avec l’installation à la mairie d’un Comité local de Libération nationale. Toulouse sera libéré le 20 et Paris le 25 août.
7.- Cet événement est passé inaperçu pour la plupart des lissacois pris par leurs occupations habituelles ; c’est par les souvenirs autrefois racontés par quelques personnes que nous connaissons cet épisode, mais les informations nous manquent : date précise, qui étaient ces personnes (des membres des FFI ?), cela a-t-il eu lieu ailleurs,…
Alors âgé de six ans, Serge Soula se souvient de ces hommes arrivant jusqu’au domicile du maire, sa mère le faisant aussitôt rentrer à la maison (il se souvient également des prisonniers allemands logés dans le village et qui travaillaient pour les agriculteurs).
8.- Léopold Verguin, en logeant des familles juives, et Adrien Castex, en couvrant cette situation, ont pris des risques pour eux-mêmes dans cette période de 1944 où les allemands étaient présents dans la région et traversaient parfois le village. Leur comportement et quelques témoignages ont levé les doutes que les libérateurs pouvaient avoir à leur encontre à cause de leurs idées politiques.
9.- Souvenirs d’Elise Castex.
10.- Des élections municipales auront lieu ensuite le 29 avril 1945 et Georges Breil sera élu maire de Lissac. Florentin Vidal et Pierre Castex seront libéres en mai 1945.